Jean-François Samlong à livre ouvert

dimanche 13 octobre 2013
par  Laura Bassetti

Portrait du poète et écrivain Jean-François Samlong, également président de l’Udir (Union pour la Défense de l’identité Réunionnaise).

[vert fonce]Pourquoi avoir choisi de prendre comme pseudonyme Samlong, plutôt que d’utiliser votre nom de naissance Sam-Long ? Simple question de typographie ou véritable recherche identitaire ?[/vert fonce]

Ce n’est pas vraiment un pseudonyme derrière lequel je me cache, en tout cas, si c’en est un, il est très lisible. Il n’y a, dans ce choix, qu’une question de typographie, rien de plus.

[vert fonce]Vous avez commencé à écrire de la poésie, avant de vous orienter vers le roman historique, puis le roman littéraire (qui reste toutefois ancré dans l’histoire de La Réunion), en passant par des essais, des livres pour enfants et la traduction d’ouvrages du créole au français. Qu’est-ce qui vous anime ?[/vert fonce]

Je ne me suis jamais beaucoup éloigné de la poésie. Je n’écris plus que rarement des poèmes (pas suffisamment pour en faire un recueil), mais la poésie est omniprésente dans mes romans, c’est même l’une des particularités de mon écriture. Dans tous mes écrits, j’ai pour souci de parler des problèmes et des problématiques spécifiques à la Réunion, d’attirer l’attention, par exemple, sur les vagues de violence qui ne cessent de déferler sur l’île depuis le début du peuplement. Par certains côtés, je l’admets volontiers, la Réunion a un côté paradisiaque ; par d’autres côtés, elle a aussi un côté enfer qu’il faut bien assumer avec le chômage, l’illettrisme, l’inceste, la violence faite à la femme, etc. Mon message consiste à dire qu’il faut changer les mentalités pour transformer l’avenir de La Réunion, et cela passe par la dignité, la solidarité, l’humilité. Ce qui m’anime aussi, c’est que j’aime autant la langue française que la langue créole (ma langue maternelle), j’aime écrire, j’aime remettre en cause mon écriture afin de progresser, et encore. Redonner ses lettres de noblesse à la littérature réunionnaise, voilà ce qui me passionne.

[vert fonce]Être écrivain est-il selon vous un acte égoïste et individuel ou, au contraire, une ouverture vers les autres ?[/vert fonce]

De toute évidence, par rapport à ce que je viens de dire, être écrivain c’est choisir d’emblée une ouverture vers les autres, c’est choisir le dialogue avec des milliers de lecteurs, c’est privilégier les échanges de points de vue, le partage ; être écrivain c’est choisir d’aller à la rencontre d’autres écrivains, en fonction de ses propres affinités ; être écrivain, c’est ce besoin de se sentir essentiel au monde. Mais pour parvenir à ce niveau où la rencontre et l’échange donnent de bons fruits, il faut savoir se montrer « égoïste et individuel » en se retirant momentanément dans sa bulle pour écrire de bons textes qui trouveront un public. L’acte d’écrire est indissociable de l’idée qu’on se fait du lecteur à qui on doit donner son plaisir de lire, son émotion, son ravissement de l’âme. L’acte d’écrire est indissociable du respect qu’on doit au lecteur, par conséquent l’acte d’écrire reste une ouverture vers les autres, même quand l’écrivain est seul, face à la page blanche, pianotant sur le clavier de son ordinateur durant des heures et des heures. En fait, l’écrivain n’est jamais seul, et le plus beau compliment qu’il puisse entendre, c’est quand un lecteur, lors d’une séance de dédicace, lui dit : « J’attends votre prochain roman avec impatience ! » Le lecteur accepte que l’écrivain se montre égoïste et individuel, si c’est pour lui proposer un autre roman ou une nouvelle pièce de théâtre qui soit à la hauteur de son attente.

[vert fonce]La main de Dieu vous guide-t-elle dans l’écriture de vos textes ? Si oui, de quelle manière ?[/vert fonce]

Si par chance, ou on ne sait par quelle grâce, la main de Dieu me guide dans l’écriture de mes textes, c’est sans doute au niveau de l’inspiration ; c’est sans doute quand je me dis : « Il faut que tu donnes le meilleur de toi-même ! » ; c’est sans doute dans l’énergie que je reçois et qui nourrit ma santé, ma passion, ma créativité, mon désir de partage.

[vert fonce]Vous avez dit un jour que la bonté du cœur, la générosité, la solidarité, étaient des sentiments qui prenaient chez vous leur source dès la petite enfance, auprès de la femme qui vous a élevé : votre grand-mère. Que gardez-vous d’elle ? [/vert fonce]

Je garde de ma grand-mère un sentiment d’amour inépuisable, une croyance sans faille en l’avenir – en mon avenir – même si mes grands-parents étaient analphabètes et piétinaient dans le champ de la misère. Je garde d’elle sa robe de tendresse, ses silences, son humilité, sa dignité, sa générosité, son acceptation de la vie avec son lot de joie et de tristesse, tout cela faisant partie d’une même destinée. J’aurai des milliers d’anecdotes à raconter à son sujet… si je les raconte un jour, là où elle m’attend dans son immense amour, elle sourirait, remercierait encore ce Dieu qui l’a toujours soutenue dans tous ses efforts. Elle a été généreuse au point de donner à ses proches parents affamés, durant la Seconde Guerre mondiale, presque tout ce que mon grand-père chinois possédait dans sa boutique. C’est ainsi que mon grand-père a perdu sa boutique (quel déshonneur pour lui !), il en a toujours voulu à ma grand-mère et, bien avant de mourir, il a demandé à ma sœur aînée de lui acheter une concession dans le vieux cimetière de Sainte-Marie afin d’avoir sa tombe à lui. Il n’a pas voulu être enterré avec ma grand-mère et n’a pas voulu non plus que quiconque soit enterré avec lui, ni épouse, ni fils, ni fille. Tant mieux pour lui dont le vœu a été exaucé. Tant mieux pour ma grand-mère qui, elle, a reçu en cadeau un coin du ciel. Enfin, j’ose le croire. Cela me fait énormément plaisir de le croire. De la même façon que je me dis parfois, en souriant, que mon grand-père n’a pas su aimer ma grand-mère comme moi je l’ai aimée, et l’aime encore. L’amour, en effet, ne connaît aucune frontière. La mort n’établit aucune frontière entre ceux qui s’aiment. Et plus tard, bien plus tard, j’aimerais dormir pour l’éternité dans la robe de tendresse de ma grand-mère, à ses côtés donc, pour ne plus être jamais séparé d’elle. Car nous sommes inséparables. Si la main de Dieu n’est pas entre moi et ma grand-mère, elle n’est nulle part, me dis-je souvent. Elle a tellement cru en moi, ma grand-mère !

[vert fonce] Que souhaitez-vous transmettre, à votre tour, à vos enfants ?[/vert fonce]

Les mêmes valeurs d’amour, de confiance, de tendresse. Je ne cesse de dire à mes filles que leur vie ne m’appartient pas, qu’elles sont libres de leurs choix, de leurs décisions, des leurs rêves et de leurs fantasmes ; en revanche, je me sentirai toujours responsable d’elles, jusqu’à ma mort, quel que soit leur âge, quelle que soit leur situation sociale. Vis-à-vis de ses enfants, se sentir responsable est au commencement de tout. J’aimerais aussi leur transmettre la valeur du pardon, certainement parce que j’ai beaucoup à me faire pardonner, écrivain égoïste et individuel – je dis bien l’écrivain et non pas le père. En tant que père, j’adore mes filles ; l’écrivain, lui, semble avoir un autre point de vue, et le père doit se battre avec l’écrivain pour que, de temps en temps, le plus souvent possible, la raison du cœur l’emporte sur le bonheur d’écrire. Moi, quand j’écris, je sais que je les aime encore, mais elles, le savent-elles ? Me comprennent-elles ? Je n’en suis pas si sûr. Ma grand-mère savait, me comprenait, m’aimait plus qu’elle. Mais je ne peux pas demander à mes filles de m’aimer plus qu’elles ne s’aiment, cela n’aurait pas de sens. Par contre, je peux leur demander d’aimer la vie plus que moi, et en aimant la vie, elles m’aimeraient comme je voudrais qu’elles m’aiment. À ce propos, maintenant que j’y pense, je me demande si je n’ai pas toujours cherché à retrouver un peu de ma grand-mère (quelle folle entreprise !) dans toutes les femmes qui ont croisé mon chemin, oui, je crois que je peux me le demander, quoique cela reste une folie quand même…

[vert fonce]Vous qui êtes chrétien, et écrivain, que pouvez-vous nous dire des richesses de la Bible, le livre le plus lu au monde ?[/vert fonce]

La Bible, notamment le Nouveau Testament, est le livre d’amour par excellence. C’est Mgr Gilbert Aubry qui m’a fait découvrir ce magnifique chant d’amour qu’est « Le cantique des cantiques », chant d’amour unique au monde, sans doute parce qu’il réunit en un seul souffle tous les chants qui peuvent exister dans l’univers, ceux qu’on entend, ceux qu’on n’entend pas mais qui agissent en nous. Ma grand-mère n’a jamais lu la Bible, mais sans offenser quiconque, je peux dire qu’en la voyant vivre, prier, aimer, j’avais l’impression de lire chaque jour une page de la Bible. Les richesses de la Bible ne doivent pas rester imprimées sur la page, cela n’aurait aucun sens : elles doivent vivre en chacun d’entre nous, ou alors chacun d’entre nous doit faire le nécessaire pour que ces richesses vivent en nous. C’est ainsi que la parole biblique deviendra une parole vivante, une parole de vie et de joie et d’espérance. N’est-ce pas le but de la vie, d’ailleurs, de faire en sorte que la vérité biblique devienne chair ? Je m’interroge, en tout cas. Et il n’est pas besoin d’être prêtre, évêque, docteur es sciences ou es lettres. Le cœur suffit… devrait suffire.

[vert fonce]« La parole du Christ a semé une lumière universelle sur les hommes et sa parole est éternelle » dites-vous en évoquant Jésus. Si la Bible n’avait pas existé, pensez-vous que les mots du Messie se seraient « envolés » ?[/vert fonce]

Les mots du Messie ne se seraient pas envolés, mais ils auraient été déformés au fil des siècles, on les aurait sortis de leur contexte pour les éloigner de la vérité originelle et leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent. La Bible permet de fixer la parole éternelle… éternellement, pour que la lumière soit. Et s’il y a déformation des propos du Christ ou interprétations tendancieuses, chacun peut retourner à la source originelle afin de toucher du doigt la lumière, sans passer forcément par les spécialistes d’exégèse biblique. Encore une fois, le cœur suffit… devrait suffire.

[vert fonce]Quelle parole de Jésus vous bouleverse particulièrement ? [/vert fonce]

La parole de Jésus « Aimez-vous les uns les autres » ne me bouleverse pas, elle m’éclaire et éclaire mon chemin. Si une parole vous bouleverse, elle sème, par le jeu de l’émotion, la confusion dans la pensée. Il faut éviter cela. Comment ? En acceptant la Parole. En ne l’analysant pas. En ne la décortiquant pas. En essayant de la vivre au jour le jour, humblement. C’est ce que je fais lorsque je mets une graine en terre. Je l’ai choisie, certes. Puis je la mets en terre. C’est dans le secret de la terre que le miracle se produit. C’est dans le secret de notre cœur que le mystère se révèle peu à peu. Temps. Patience. Confiance. Persévérance. Tout cela ne coûte pas un sou. Une fois de plus, le cœur suffit… devrait suffire.

[vert fonce] Y a-t-il un moment précis où vous avez pris conscience de la présence de Dieu ou avez-vous toujours su qu’Il était là ?[/vert fonce]

De nouveau, je ne veux choquer personne, mais ma conscience de la présence de Dieu est liée à la présence de ma grand-mère à mes côtés, hier, aujourd’hui, demain, dans la vie et dans la mort. Comme le champ magnétique terrestre, Dieu est invisible, mais on peut Le voir de cette façon-là, dans la conscience que nous avons de l’autre qui nous aime, et qu’on aime. Dieu se manifeste-t-il à l’homme ? Oui, bien sûr, seconde après seconde. Je prends conscience de la présence de Dieu lorsque j’adresse mes prières au monde des vivants et des morts – prier pour nos ancêtres, c’est une grâce.

[vert fonce]Les problématiques de la société réunionnaise, notamment les inégalités sociales, la pauvreté, le chômage, la place de l’île dans l’Océan Indien et dans l’Europe vous préoccupent. Quel est votre état d’esprit : sommes-nous loin d’un éden ou tous les espoirs sont-ils permis ?[/vert fonce]

Étant donné les graves problèmes auxquels l’île est confrontée sur le plan social, économique, politique, éducatif, culturel, l’éden est très loin derrière nous, si jamais notre île a été un éden : en quel siècle ? Cela dit, tous les espoirs sont permis pour plusieurs raisons : tout d’abord, en fouillant dans l’histoire de la Réunion, je me suis aperçu (et cette perception de la réalité n’engage que moi) qu’il est une force supérieure qui protège notre pays, c’est ainsi que nous avons pu traverser les plus grands conflits et les plus grandes catastrophes sans trop de dégâts irréparables ; ensuite, le Réunionnais, a toujours su tirer profit de toutes les expériences de la vie ; enfin, il est une sorte de philosophie populaire que le Réunionnais adore, un mode de vie véhiculé par la langue créole, par exemple cette leçon de sagesse : ti pa ti pa n’arivé. J’ajouterai que le Réunionnais (ce point de vue peut être contesté sur le plan idéologique mais c’est l’une des réalités historiques incontournables), pour diverses raisons, sagesse liée au métissage, timidité, humilité, a défendu jusqu’à maintenant l’idée d’appartenir à un « peuple mineur » et non à un « peuple majeur », une posture politique liée à des moments précis de son histoire. Cela ne signifie pas que demain il ne pourra pas prétendre à appartenir à un « peuple majeur », tout dépendra du contexte historique au niveau de l’océan Indien, de la France, de l’Europe, du monde. Donc, il n’y a aucune raison de douter de l’avenir, et encore moins des hommes, et encore moins des hommes politiques qui font ce qu’ils peuvent avec les moyens dont ils disposent.

AU FIL DES PAGES

Quel livre êtes-vous en train de lire en ce moment ? En ce moment, je ne lis pas un livre, mais plusieurs livres. Je lis Marie Ndiaye, Carole Zalberg, Carole Martinez…

Quel livre aimeriez-vous avoir écrit ? J’aurais aimé écrire de nombreux livres, car la littérature française, allemande, anglaise, américaine, russe, regorgent de chefs-d’œuvre.

Quel héros de roman auriez-vous aimé être ? J’aime être le héros de mes romans – y compris les femmes, parce qu’ils me ressemblent, me parlent de moi ou de mon île. Quelque part, ils sont le prolongement de moi-même, et ils fonctionnent comme un miroir. Pour moi, ils ne sont pas que des personnages de papier. Je dis cela parce que je n’ai pas l’étoffe d’un héros. Pas même dans mes rêves.

Quel est le thème de votre prochain livre ? Le thème des dangers de la mer, inspiré par l’histoire d’une femme qui a perdu son fils de vingt ans, emporté par un requin. Le défi a consisté à raconter l’histoire en une journée, du lever au coucher du soleil, pour que la dramatisation du récit atteigne rapidement son apogée.

En savoir plus :

http://www.jfsamlong.org ou http://udir.org


Portfolio

Jean-François Samlong Séance de dédicaces au Centre Saint-Ignace

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